LES DESSOUS D’UNE POLITIQUE DE LUTTE CONTRE L’EPIDEMIE DU CHOLERA AU SENEGAL

juillet 28, 2008

 

Voilà plus de deux mois que l’épidémie du choléra sévit au Sénégal avec son cortége de malheurs et terrassant la frange de la population sénégalaise la plus démunie. La maladie a été pendant longtemps considéré, par les pouvoirs publics, comme un épiphénomène qu’on pourrait circonscrire sans grand effort. Il aura fallu, devant le nombre croissant de victimes, que l’opinion publique internationale et nationale soucieuse de la santé publique au Sénégal appuient sur le tocsin d’alarme pour que l’Etat sénégalais, relayé par certaines organisations humanitaires daigne, enfin, consentir à élaborer un schéma de lutte afin de limiter, à défaut de la rayer, l’épidémie du choléra.

 

En un mois de lutte contre la contagion, nous n’avons toujours pas eu les premiers chiffres qui permettraient de voir où en est le fléau. A défaut d’avoir des indices valables de la part des professionnels de la santé nous permettant  de suivre la courbe ascendante ou descendante de l’épidémie, les suppositions vont bon train et les chiffres les plus fantaisistes sont avancés, à travers des circuits informels, par les autorités sénégalaises. Dans cette guéguerre de chiffres, le citoyen moyen loin des cercles de pouvoirs et de décisions ne sait plus à quoi se fier.

 

 

Pendant que les politiques se prêtent volontiers à un véritable pugilat autour des chiffres et politiques de lutte en transformant l’épidémie en un terrain d’enjeux, la masse critique des sénégalais subit, de plein fouet, les contrecoups d’une politique timorée destinée à enrayer le choléra. Après la capitale Dakar, la contagion poursuit son chemin et atteint maintenant des villages reculés du Sénégal où des concitoyens meurent de cette maladie dans l’anonymat la plus totale et sans pouvoir bénéficier de leurs droits les plus basiques : l’accès aux soins primaires. Cette situation à défaut de créer l’émoi chez la majorité des sénégalais, rencontre indifférence, désinvolture. Pis, certains sénégalais tirent profits de l’épidémie du choléra et sous couverts par une prétendue lutte contre le fléau. Comble de l’ignominie ne peut être plus grave lorsque le choléra devient une source de revenus additionnels pour des agents de la santé et de l’hygiéne publique peu soucieux de l’éthique et chargés, en principe, de veiller au bien-être des sénégalais. Certains professionnels de la santé de nom au Sénégal appartenant soient à des structures étatiques comme les services d’hygiènes, soient à des organismes humanitaires nationaux ou internationaux se drapent de la circulaire du Ministère de la Santé relatif à la lutte contre l’épidémie du choléra pour se tailler des revenus. Ces professionnels profitent allégrement de l’anaphabétisme, du manque d’information criard de certains vendeurs occasionnels de denrées alimentaires à la sortie des lycées, collèges, etc… pour se procurer des revenus additifs par le recel des objets saisis (marmites, glacières, appareils butanes, etc.) sur le marché parallèle.

 

En effet, si le principe de lutte contre l’avancée du fléau en soi est très salutaire, il n’en demeure pas moins que les modalités de l’organisation pratique de cette lutte sont laissées à l’unique appréciation des agents de santé et de l’hygiéne. Ce manque d’encadrement de la lutte contre l’épidémie a inéluctablement contribué à propager la corruption dans le secteur de la santé. Ainsi, certaines pratiques de certains professionnels de la santé publique relèverait ni plus qu’un abus de pouvoir débouchant sur de la subornation. L’exemple des agents des services d’hygiène de Pikine et guédiawaye, entre autres, est explicite de cet état de fait. Dans le cadre de la politique de lutte mise en œuvre, ces agents sont chargés de faire des descentes constantes dans certains lycées de la zone afin de procéder à des rafles. Celles-ci ne doivent, en principe, concerner que la vente des denrées alimentaires sur l’espace public sans aucune précaution sanitaire.  Mais certains agents des deux localités citées profitent de cette situation pour se livrer à des pratiques suborneuses. Lors des rafles, ces agents, se permettent des écarts en laissant la plupart des denrées alimentaires pour ne récupérer que les objets comme les glacières, les appareils butanes, etc…qui ont, de fait, de la valeur marchande. Ses saisies pouvaient se comprendre si elles étaient précédées d’une remise à ces commerçantes d’une attestation de saisie ou d’une amende avec notification donnée aux propriétaires des appareils confisqués. Mais aucun papier justifiant la confiscation des appareils n’est remis aux propriétaires. Cette manœuvre ne laisse aucun choix aux propriétaires des appareils saisis encore moins la probabilité de les récupérer un jour moyennant le paiement d’une amende. Il devient alors très légitime de se poser des questions : pourquoi cette absence de trace des objets saisis ? Pourquoi cet acharnement des agents des services d’hygiènes à vouloir instaurer le vide après leurs passages pour saisies? Comme dans tout état de droit, quelles sont les différentes démarches à entreprendre par le citoyen ou encore le marchand à l’étalage victime d’une saisie afin de récupérer son bien ? Devant cette incapacité à pouvoir avancer des réponses idoines, certaines hypothèses peuvent être avancées.  Cette tendance à vouloir créer le vide après leurs passages pour saisies de certains agents garants de la santé publique au Sénégal commence à être fustigée. De telles manoeuvres peuvent se comprendre comme une possibilité à vouloir instaurer des pratiques corruptibles. Il est laissé comprendre, à travers des canaux de communication informels, à toute commerçante dont son bien a été saisi qu’il n’existe aucune possibilité de récupérer le bien en question. S’il en est ainsi, quelle sera alors l’issue réservée à tous ces appareils saisies et stockés quelque part ?  Ce qui est sûr dans ces manœuvres de certains agents chargés de veiller à la santé et à l’hygiène publique au Sénégal, c’est une brèche ouverte à des pratiques lucratives avec le recel, sur le marché noir, de certains appareils comme des glacières, armoires frigorifiques,  appareils butanes, marmites, casseroles, etc… 

 

D’après la circulaire corollaire à la lutte contre le choléra, les objets saisis doivent être gardés jusqu’à la fin de l’épidémie. Ce n’est qu’après l’éradication complète du choléra qu’une vente aux enchères publique doit être organisée pour les appareils saisis. L’argent récolté de cette vente doit servir à renflouer les caisses de la puissance publique. Mais certains agents peu soucieux des lois de la République, à défaut de pouvoir récupérer certains objets qu’ils ramènent chez eux, commencent déjà à les receler sur le marché parallèle. C’est dire que la corruption gagne toutes les catégories socioprofessionnelles et revêt de plus en plus un visage ingénieux.  Ainsi, il devient aisé de comprendre comment la corruption gangrène tous les secteurs de la vie sociale et pourquoi le Sénégal a été récemment épinglé par le dernier rapport de l’OCDE. De toute évidence, ce phénomène gagne de plus en plus de l’ampleur dans les nouveaux quartiers pauvres de Dakar sans que les pouvoirs publics ne trouvent mot à dire.

 

Au moment où certaines petites commerçantes victimes de ce jeu de dupe  commencent à retrouver leurs biens en vente sur le marché noir, elles s’organisent timidement pour réclamer leurs biens. Même si ce phénomène est encore marginal, aussi longtemps que durera le choléra au Sénégal, certains agents et professionnels de la santé publique et de l’hygiéne ne rechigneront pas à s’inventer des stratégies pour tirer des revenus additifs des saisies de biens destinés à la vente des denrées alimentaires dans les lieux publics. Tant que l’épidémie ne sera pas totalement circonscrite, il est clair que des sénégalais mourront du choléra. Pour d’autres, par contre, le choléra ne sera qu’une banale activité de plus qui peut générer des revenus supplémentaires dans ces périodes de récession.

 


: « Violence et société au sénégal: expression d’un désir de se construire en arrachant son autonomie aux contraintes sociales »

juillet 4, 2008

L’interview du sociologue Hadiya TANDIAN, parue dans votre édition du 7 mars, sur la recrudescence de la violence dans la société sénégalaise actuelle suscite ma réaction que je vous livre ci-après.

 

Si votre constat de l’existence d’une plus grande violence dans notre tissu social est admis, il n’en demeure pas moins que l’analyse livrée par Hadiya TANDIAN est, somme toute réductrice, donc incapable de fournir des éléments de compréhension de cette violence dans notre société.

 

D’abord, quand il parle de violence, il réduit le conflit à sa seule dimension négative dans la mesure où la violence, née du conflit, exprime l’impossibilité, au moins pour les deux parties engagées, de trouver un accord. La violence est, dans une telle perspective, destructrice à la fois dans le présent et dans l’avenir. Dés lors, la question qui devrait être posée est comment passer de la violence destructrice au conflit constructif ? Le conflit, contrairement à la violence dont fait allusion M. TANDIAN est consubstantiel à notre condition d’être car notre vie sociale est faite d’oppositions, de tensions et de conflits. C’est cette unité des contraires (accords/désaccords, etc) qui fonde la société. Partant de cette posture, il aurait été plus pertinent de s’interroger sur le comment canaliser les désirs de violence qui peuvent naître d’un désaccord ou d’un conflit, pour qu’ils soient le moins destructeurs possibles, comment rester au stade du conflit pour transformer le désaccord en accord, sans dégénérer en violence ? Et c’est là qu’il faudrait inscrire par exemple les conflits multiformes qui secouent, de toute part, la société sénégalaise au point de susciter quelques questionnements.

 

Ensuite, M. TANDIAN explique dans son interview la recrudescence de la violence par « l’insuffisance ou le dérèglement de cadres intégrateurs ». Avancer une telle justification pour expliquer l’état de violence actuelle dans la société sénégalaise revient à considérer la société uniquement comme un système d’intégration. Ce qui contraint inéluctablement M. TANDIAN a utilisé un schème explicatif désuet et en déphasage par rapport au phénomène qu’il veut expliquer. Dans le raisonnement de type holiste de M.TANDIAN, l’action sociale est définie par l’intériorisation des modèles, des normes et des valeurs qui permettent d’agir. C’est-à-dire que l’individu n’existe que par le rôle qu’il joue, la fonction qu’il remplit et que lui inculque la société à travers la socialisation. De ce point de vue, l’individu est une sorte d’illusion puisque non seulement tout est social en lui, mais il sombre dans « l’anomie » quand il se détache de la société. Quand on veut penser l’individu en ces termes, où est alors la part d’autonomie, de liberté de chaque individu ? Or, qu’est-ce qu’on note dans cette recrudescence de la violence aujourd’hui au Sénégal ? Des citoyens qui sentent que leurs liberté ou autonomie sont bafouées et, en l’absence de toute réponse adéquate du pouvoir politique ou autre, adoptent la violence pour se faire entendre. Un autre point qui disqualifie l’explication de la violence avancée par TANDIAN est que le Sénégal, qu’il le veuille ou pas, est inéluctablement entraîné dans la modernité. On sait que le récit de la modernisation est structuré par un certain nombre de thèmes constants, notamment ceux de la division du travail, de la rationalisation, et de l’individualisme démocratique. Le propre de toute modernité est, dans une certaine mesure, d’être portée par une tension fondamentale et croissante entre l’affirmation d’un individu « auto-centré » et autonome, d’une part et un système conçu comme l’accomplissement de la rationalité de l’autre. Les sénégalais ne peuvent pas échapper à cette poussée d’individualisme née de la modernité. Ils le vivent est en font une aspiration légitime d’ailleurs.

 

Maintenant, en sachant que dans le schéma explicatif proposé par M. TANDIAN, l’individu n’existe pas ou du moins n’existe que par le rôle qu’on lui assigne. Il s’efface, tait ses désirs, refoule ses penchants sexuels au profit du groupe ou de l’entité sociale auxquels il appartient. Certaines de nos contraintes normatives qu’exerçait la société sur les individus à travers certaines institutions comme la famille, le Dahra, etc.. ne peuvent plus résister à la poussée moderniste. Les sénégalais se rendent compte, dans ce monde globalisé, qu’ils ne sont plus réductibles à un ensemble de rôles, qu’ils peuvent avoir des aspirations contraires à celles que nous imposaient nos cadres sociaux, qu’ils peuvent exprimer, dans l’espace public, leur individualité. Le fait le plus marquant est la manifestation des homosexuels récemment. Qui pouvait un jour imaginer, dans un Sénégal soi-disant vertueux, profondément religieux, une marche des homos pour revendiquer leur droit. Le problème ce n’est pas qu’il n’’yavait pas d’homos dans nos sociétés traditionnelles. C’est juste que les contraintes normatives étaient tellement prégnantes que de tels penchants sexuels, même s’ils existaient, étaient confinés dans la sphère la plus privée de l’individu au risque d’encourir une sanction pouvant entraîner la mort sociale. Mais subitement, avec cette modernité, les homos se rendent compte qu’en tant que citoyens, ils ont des droits. En tant qu’individus démocratiques, ils savent qu’ils peuvent laisser libre cours au retour du refoulé en adoptant une stratégie offensive qui consiste à exposer leur attirance sexuelle pour des personnes de même sexe dans l’espace public où c’est la rencontre du privé et du citoyen.  C’est dans un tel registre qu’il faut inscrire pour le comprendre, les faits de viols, de pédophilies, de plus en plus portés à la connaissance des citoyens sénégalais.  

 

Enfin, il est d’une impérieuse nécessité de ne plus se voiler la face et de reconnaître que nous vivons l’épuisement de l’idée de société  conçue comme  l’intégration d’une culture, d’une souveraineté politique. La complexité croissante de la vie sociale brise les correspondances trop simples entre l’acteur et le système. De ce fait, l’individu ne peut plus être conçu que comme une cristallisation de déterminismes et d’habitus. Même s’il reste socialement déterminé, il n’est plus un exemplaire, il est une composition toujours singulière en raison de la complexité des mécanismes de son engendrement.  Dans notre société sénégalaise actuelle, l’individu est projeté dans une exigence d’autonomie quand il est, en même temps, soumis à une dissonance de ces capitaux et de ces habitus. L’individu existe actuellement que parce qu’il se construit dans une sorte de bricolage des rôles, des habitus, des aspirations qui se coagulent dans sa personnalité. La pluralité des conflits qu’on note actuellement au Sénégal qui prennent une tournure violente est un désir du sénégalais de se construire en arrachant son autonomie aux contraintes sociales. L’exemple des grèves étudiantes s’expliquent par l’incapacité d’un système éducatif, incarné par la puissance publique, d’être suffisamment ouvert pour leur permettre de se détacher  de ses exigences de rôles et ses intérêts. Si ce système, par le passé, parvenait tant bien que mal à contenir toute velléité revendicative étudiante, il ne l’est plus aujourd’hui parce qu’il apparaît aux yeux des étudiants que comme un système de domination. Notre devoir en tant que sociologue est moins de s’interroger sur les causes des actes de violences que de comprendre pourquoi ils sont de plus en plus exposés dans l’espace public ? pourquoi des actes de pédophilie, d’attouchements sexuels, de viols, etc.. qui ont toujours existé dans la société sénégalaise mais refoulés sont de plus en plus exposés à la connaissance des citoyens ?  En prenant la question de la récurrence de la violence sous cet angle là, on comprendrait mieux  que cette conception intégrée et « tranquille » de la vie sociale dont M. TANDIAN fait l’apologie s’est défaite  avec la modernité tardive de la société sénégalaise dans la mesure où l’éclatement que nous observons aujourd’hui est largement inscrit dans les divers récits de la modernité : complexité croissante, rationalisation continue, anomie, élargissement de l’individualisme démocratique, extension du marché, etc.

 

 


GOANA : Entre pari non maîtrisé et fausse bonne idée

juillet 4, 2008

 

Depuis l’éclatement des « émeutes de la faim », au mois d’avril 08, l’opinion internationale se rend soudainement compte que  la famine sévissait, avec des proportions insoupçonnées, dans certaines parties du monde. Des programmes pour les juguler se conçoivent, des initiatives sont prises, le « misérabilisme » se propage. Le Sénégal, engagé dans cette dynamique globalisée, ne veut pas être en reste. Pour nos gouvernants, la solution pour la faim serait de remplir les greniers pour ne pas rester dépendants des importations. Après le plan REVA, La Grande offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance (GOANA), dans un contexte international marqué par ces émeutes, fût lancée. Ce plan a pour objectif  de contenir, laisse t-on entendre, l’inflation généralisée du prix du riz pour éviter aux sénégalais une situation difficile. Le plan GOANA est présenté comme une solution contre la faim. On serait tenté, dés lors, de dire comment la GOANA compte t-elle s’y prendre ? Selon ses initiateurs, par l’intensification de la production agricole pour pouvoir produire aussi bien en hivernage qu’en contre-saison.  

 

Depuis le lancement de ce plan, voilà plus d’un mois, il est évoqué dans toute sorte de rencontre, invoqué dans tout discours, au point que le grand public ne s’y retrouve plus. Aujourd’hui, les questions que ce grand public sénégalais se pose sont : quels sont les contours de la GOANA ? Quelle réalité recouvre t-elle? Comment avec ce plan le gouvernement compte t-il s’y prendre pour que le sénégalais moyen puisse disposer du minimum vital ?

 

- Les incohérences de la GOANA

 

Depuis le lancement du plan, le discours politique a pris diverses formes, les acteurs clés sur lesquels devrait s’appuyer le plan aussi n’ont cessé de changer en fonction de l’auditoire.

 

Dans un premier temps, les ministres, hauts fonctionnaires, directeurs de cabinets et cadres de société étaient invités à cultiver, au moins, 20ha par personne. Pourquoi avoir ciblé ces catégories socioprofessionnelles ? Cette invitation peut soustraire aux regards du sénégalais deux faits : accepter insidieusement que le travail qu’effectuent ces catégories d’acteurs est insuffisant, ou ils auraient plus de rendement, pour le Sénégal, en se tournant au travail de la terre. Une telle logique, poussée à son bout, peut avoir l’effet contraire dans la mesure où elle ne fait que déplacer le problème puisque des cadres sont toujours nécessaires et doivent avoir un rôle à jouer dans le développement d’une nation. 

 

Dans un second temps, le président avait laissé entendre qu’il s’appuiera sur les gouverneurs, les préfets et sous-préfets alors que ces derniers n’arrivent déjà pas à s’acquitter de toute leur tâche dans leurs localités respectives, surtout en milieu rural où ils sont complètement déconnectés des villageois.

 

Enfin, « Je suis un général qui a gagné une bataille et veut maintenant gagner la guerre. Pour cela, il faut lancer une offensive. Et mes soldats c’est la jeunesse sénégalaise. Les armes sont les équipements, l’engagement et le patriotisme ». En faisant cette déclaration devant la jeunesse, le président prétend, sans nul doute, s’appuyer sur cette catégorie de la population pour la mise en œuvre et la réussite de sa GOANA. Mais une telle initiative peut avoir des implications désastreuses pour deux raisons :

 

D’abord, en créant une discrimination, de plus, au sein d’une même population sénégalaise. Pour lui, « les paysans, c’est du passé et à leur place, il faut faire des jeunes des fermiers, des agriculteurs qui ont une formation. Désormais, des maîtrisards vont devenir des fermiers ». A la lecture de cette assertion, on peut se poser légitimement la question suivante : les paysans seraient-ils à l’origine de la crise alimentaire actuelle au Sénégal ? Une telle allégation fait fi de la loi d’orientation Agro-Sylvo-Pastorale adoptée par l’assemblée nationale sénégalaise en Mai 2004 qui faisait des paysans un des leviers du développement agricole par le renforcement de leur capacité. Dans la perspective de développement du secteur agricole, comme le stipule cette loi, les paysans s’étaient vus confier des missions de services publics, l’Etat leur apporte des soutiens financiers et techniques, et ils sont partie prenante de la définition et de la mise en œuvre dans les domaines de la maîtrise d’œuvre, de la gestion, des politiques agricoles, des négociations internationales, etc.. En disqualifiant les paysans, le président de la république prouve, par la même occasion, que les lois au Sénégal n’ont aucune valeur. En voulant, dans un deuxième moment, faire des maîtrisards des fermiers, c’est comme si le président était frappé d’une soudaine amnésie ou s’agit-il tout simplement un oubli volontaire ?

 

Le passé récent de l’histoire du Sénégal peut nous montrer les limites d’une telle initiative. En effet, sous l’ère du président Diouf, chacun se rappelle de la crise du pain au Sénégal. Et pour enrayer définitivement cette crise, l’ancien président avait appliqué la même idée que Wade aujourd’hui en finançant, à coup de milliard de francs CFA, des maîtrisards en sciences économiques pour  créer et gérer des boulangeries. Même si aujourd’hui une évaluation de cette politique n’a pas encore été faite, les premiers éléments de réponses dont on dispose nous montrent que cela a été un échec pour ceux, d’entre ces maîtrisards en sciences économiques, qui avaient pu recevoir ces fonds.  Une telle expérience devait dissuader le président Wade dans sa perspective car toute administration, quelque soit le régime politique en place, doit être caractérisée par la continuité. Et ignorer cet échec passé au point de vouloir s’entêter dans la même lancée, cela devient de l’inconséquence. 

 

Ensuite, l’agriculture occupe 60% de la population au Sénégal. Ce qui est en soi assez suffisant pour nourrir prés de 10.000.000 d’habitants. Est-ce qu’avec ce pourcentage, on a besoin d’augmenter le nombre d’agriculteurs tout en sachant que le Sénégal n’est pas seulement composé du secteur agricole. Il y’a le secteur secondaire et le secteur tertiaire. Donc, plus que de la main d’œuvre, c’est d’une politique agricole intelligente et adaptée que ce secteur a besoin.

 

Ces quelques incohérences pourraient-elles nous pousser, en définitive, à percevoir la GOANA comme une nuage de fumée qui dissiperait l’incapacité gouvernementale à nous proposer des voies de sortie de crise ?

 

Il est un fait : le seul moyen aujourd’hui pour ne pas sombrer dans cette crise profonde est d’accroître le rendement. Mais comment ?

 

En cette ère nouvelle de pénurie mondiale en céréale, Réné Dumont revient au goût du jour. Dans « l’Afrique noire est mal partie » (1962), il conseillait déjà aux africains de cultiver de quoi se nourrir et en son temps, nos gouvernants, parmi lesquels Senghor, le taxaient de néo-colonialiste. Aujourd’hui, 46 ans après, le Sénégal est toujours incapable de s’auto-suffire en aliments. Il en importe chaque année, 800.000 tonnes pour une production juste égale à 100.000 tonnes. Ce qui veut dire que le Sénégal est fortement dépendant, en riz, de l’extérieur. C’est-à-dire que le moindre changement de l’équilibre mondial actuel aura des répercussions sur le Sénégal. Or, l’évolution récente au niveau mondial (bouleversement du climat, effet de libéralisation, la mode bio-carburant, etc), a contribué à une rupture d’équilibre dont les émeutes de la faim ne sont que le début d’un long processus à venir.    

 

Avec la flambée du prix du pétrole atteignant son sommet à 120 dollars le baril, les pays qui en dépendaient fortement ont mis au point des stratégies palliatives. C’est la ruée vers l’or vert. Les Etats-Unis, l’Europe, le Brésil et le Canada, convertissent ainsi une part croissante de leurs récoltes en biocarburants. Par exemple, les Etats-Unis y injectent 20% de leur production de grain et visent les 136 milliards de litres de produits d’ici 2020, soit 138 millions de tonnes de maïs qui sera hors du marché alimentaire. Le Brésil produira lui, 20 millions de litres dés 2008. Cette course vers les biocarburants, pousse ces Etats à consacrer de vastes terres qui, naguère, étaient dévolus à la production de céréales aux biocarburants. Au final, la superficie consacrée aux cultures de céréales diminue et ces pays ne produisent plus pour exporter mais pour nourrir leurs populations. La conséquence de cette course effrénée vers la mode biocarburant est un emballement qui a accru la demande de produits alimentaires. Par un principe de causalité, les pays pauvres, comme le Sénégal, ne peuvent plus importer la quantité nécessaire dont ils ont besoin. Ce facteur provoque un dumping économique qui fait envoler les prix des denrées que le consommateur moyen sénégalais ressent fortement. C’est pour cette raison, qu’en moins d’un an, le coût des produits alimentaires a augmentée de plus de 50%pour le riz et de 80% pour les céréales. 

 

- La crise est-elle structurelle ou conjoncturelle ?

 

Entre le diptyque conduire ou se nourrir l’Etat sénégalais a bien opté pour le  premier…..

 

 

Le Sénégal qui est un pays en déficit alimentaire chronique n’a trouvé d’autres moyens, dans cette danse des pays riches interdite aux pauvres, que de se mettre à la mode biocarburant. Il fut ainsi, comme le gouvernement aime bien à le répéter, le premier pays africain du sud du Sahara, à produire du biocarburant. Or, le fondement de la mode biocarburant est de sacrifier des terres arables.

 

Au retour d’une visite officielle au Brésil, le président ne peut cacher son admiration pour le président Loula et surtout pour sa politique en agro carburant. Le 30 Novembre 2007, il inaugure, en grande pompe, la distillerie de la Compagnie Sucrière Sénégalaise (CSS) qui devra permettre de produire jusqu’à 10 millions de litres d’Ethanol par an pour promouvoir les biocarburants mais aussi produire de l’alcool de bouche, de parfumerie et pharmaceutique. Ainsi, l’Ethanol serait mélangé à de l’essence pour faire fonctionner les voitures au Sénégal afin de réduire la facture pétrolière de l’Etat qui absorbe 40% des recettes d’exportation du pays. Le Sénégal dépend 95% de source d’approvisionnement extérieur pour satisfaire sa consommation en énergie. Mais pour arriver à cet objectif, la CSS doit broyer au moins, chaque jour, jusqu’à 6.000 tonnes de cannes. Ce qui suppose d’étendre ses champs, mettre en culture des hectares supplémentaires. Or, sur les 12.000 ha de terres brutes que lui a concédées l’Etat, elle n’a aménagé, en 2006, que 8.650 ha. L’extension de ces champs destinés à l’Ethanol va se développer au détriment de la production du sucre et de la diversification agricole. Se dessine avec cette politique de production d’Ethanol, une intensification  du processus d’expropriation des paysans, aux alentours, de leurs terres moyennant indemnisation dans le meilleur des cas, au profit d’une extension de la culture de cannes destinée à la production d’Ethanol. La conséquence serait alors une décroissance de la production, à long terme, du riz qui est déjà très négligeable.   

 

Pour fabriquer ces biocarburants, le Sénégal parie donc sur des monocultures de sucres alors même que se profilent déjà des carburants de deuxième génération, au meilleur rendement énergétique, moins polluante et ne concurrençant pas les cultures alimentaires. N’aurait-elle pas été plus judicieux, pour l’Etat sénégalais, avant de se lancer à corps perdu dans cette aventure de subventionner davantage la recherche sur ces filières du futur ? Sinon avec l’objectif de favoriser l’extension de l’Ethanol, le Sénégal risque de se trouver avec un outil industriel rapidement obsolète.

 

 De l’analyse de la politique de l’Etat sénégalais, la crise qui résulte des émeutes de la faim est conjoncturelle. Ce qui est une aberration politique dans la mesure l’instabilité qu’elle provoque est structurelle. Donc, ce qu’il importe de faire c’est plus des réformes structurelles en encourageant la production et soutenir une constitution de stocks alimentaires.

 

Même si nous avons des terres, il faut savoir que « la terre n’est rien sans l’eau ». Ce qu’on constate aujourd’hui c’est que plus que la disponibilité de l’eau, c’est son accessibilité qui se pose au Sénégal. Comment faire pour que l’ensemble du pays soit bien arrosé. Avec le projet OMVS, sur les 375.000 ha de terres irrigables avec les barrages (Diama et Manantali), 240.000 ha se trouvent dans la partie sénégalaise. Mais à ce jour, l’objectif d’irrigation est loin des réalisations qui ne dépassent pas 70.000 ha. Une première explication est l’absence d’une réelle politique de l’eau au Sénégal. Les objectifs de production n’ont pas été atteints pour une raison principale : 80% des investissements dans le domaine agricole étaient concentrés dans une portion du territoire qui ne regroupe que 10% des producteurs sénégalais. Ce qui avait poussé la Banque mondiale  à réorienter les investissements consentis dans la vallée du fleuve Sénégal vers d’autres parties du pays. Mais la crise actuelle nécessite comme solution un accroissement du rendement qui, à l’heure actuelle, ne peut se faire en grande partie que dans cette région du fleuve. Loin de nous cristalliser sur des positions politiques et idéologiques qui nous pousseraient à des réactions épidermiques, pourquoi ne pas remettre au goût du jour le vieux rêve du président Diouf qui voulait faire de la vallée du fleuve, la Californie du Sénégal et cette région « amphibie » un « Eden vert » ?

 

Deux solutions peuvent être envisagées : d’abord repeupler cette région en la rendant très attractive aux yeux des paysans par une plus grande autonomie, l’insertion d’un principe de sélection et surtout l’indexation de leur rémunération, résultant de la vente de leur production, en fonction des résultats pour inciter à la participation. Ensuite, réduire les multiples intermédiaires entre le producteur et le consommateur de sorte à limiter les marges bénéficiaires exorbitants. Enfin, réfléchir sur comment parvenir à arroser certaines régions arides du pays, notamment le Ferlo, qui sont vidées de leurs populations. A ce niveau, les deux projets que sont les vallées fossiles et le canal du Cayor que les partenaires du développement avaient refusé de financer échaudés par les le bilan inquiétant de l’OMVS méritent une plus grande attention. Le premier, en remettant en eau de manière permanente 3.000 km d’anciens cours d’eaux (vallées du Ferlo, du Saloum, du Sine, du Baobolom, du Car Car et de la Sandougou), devaient permettre l’irrigation de 3.000 ha de terres. Quant au second en permettant d’assurer l’approvisionnement en eau potable de Dakar pendant au moins 40 ans, permettrait aussi d’irriguer environ 8.500 ha de terres entre Louga, Thies, Diourbel et Dakar.  L’argument avancé par le gouvernement actuel pour enterrer ces deux projets est qu’ils sont coûteux (entre 3.000 et 5.000 milliards de FCFA).  

 

Devant l’urgente nécessité de faire face à cette crise, devant l’incapacité de nous offrir des alternatives viables et crédibles, mêmes si les deux projets de Diouf sont forts onéreux, ils ont le mérite d’apporter une réponse à un problème complexe. Mais hélas, dans ces genres de querelles politiciennes, dont seul le peuple fera les frais, on peut vérifier encore une fois de plus que le temps politique n’est pas le temps tellurique. Et on comprend bien le refus de ce gouvernement actuel de lancer des actions à long terme dont il ne verra pas le résultat, il ne pourra pas l’inscrire dans son bilan puisqu’il l’initiera et qu’un autre camp le poursuivra. Or, une certaine conception de la politique nous montre qu’on ne peut pas renoncer à bien gouverner au motif que l’on ne peut s’attribuer le mérite d’un résultat à venir après soi.