GOANA : Entre pari non maîtrisé et fausse bonne idée

 

Depuis l’éclatement des « émeutes de la faim », au mois d’avril 08, l’opinion internationale se rend soudainement compte que  la famine sévissait, avec des proportions insoupçonnées, dans certaines parties du monde. Des programmes pour les juguler se conçoivent, des initiatives sont prises, le « misérabilisme » se propage. Le Sénégal, engagé dans cette dynamique globalisée, ne veut pas être en reste. Pour nos gouvernants, la solution pour la faim serait de remplir les greniers pour ne pas rester dépendants des importations. Après le plan REVA, La Grande offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance (GOANA), dans un contexte international marqué par ces émeutes, fût lancée. Ce plan a pour objectif  de contenir, laisse t-on entendre, l’inflation généralisée du prix du riz pour éviter aux sénégalais une situation difficile. Le plan GOANA est présenté comme une solution contre la faim. On serait tenté, dés lors, de dire comment la GOANA compte t-elle s’y prendre ? Selon ses initiateurs, par l’intensification de la production agricole pour pouvoir produire aussi bien en hivernage qu’en contre-saison.  

 

Depuis le lancement de ce plan, voilà plus d’un mois, il est évoqué dans toute sorte de rencontre, invoqué dans tout discours, au point que le grand public ne s’y retrouve plus. Aujourd’hui, les questions que ce grand public sénégalais se pose sont : quels sont les contours de la GOANA ? Quelle réalité recouvre t-elle? Comment avec ce plan le gouvernement compte t-il s’y prendre pour que le sénégalais moyen puisse disposer du minimum vital ?

 

– Les incohérences de la GOANA

 

Depuis le lancement du plan, le discours politique a pris diverses formes, les acteurs clés sur lesquels devrait s’appuyer le plan aussi n’ont cessé de changer en fonction de l’auditoire.

 

Dans un premier temps, les ministres, hauts fonctionnaires, directeurs de cabinets et cadres de société étaient invités à cultiver, au moins, 20ha par personne. Pourquoi avoir ciblé ces catégories socioprofessionnelles ? Cette invitation peut soustraire aux regards du sénégalais deux faits : accepter insidieusement que le travail qu’effectuent ces catégories d’acteurs est insuffisant, ou ils auraient plus de rendement, pour le Sénégal, en se tournant au travail de la terre. Une telle logique, poussée à son bout, peut avoir l’effet contraire dans la mesure où elle ne fait que déplacer le problème puisque des cadres sont toujours nécessaires et doivent avoir un rôle à jouer dans le développement d’une nation. 

 

Dans un second temps, le président avait laissé entendre qu’il s’appuiera sur les gouverneurs, les préfets et sous-préfets alors que ces derniers n’arrivent déjà pas à s’acquitter de toute leur tâche dans leurs localités respectives, surtout en milieu rural où ils sont complètement déconnectés des villageois.

 

Enfin, « Je suis un général qui a gagné une bataille et veut maintenant gagner la guerre. Pour cela, il faut lancer une offensive. Et mes soldats c’est la jeunesse sénégalaise. Les armes sont les équipements, l’engagement et le patriotisme ». En faisant cette déclaration devant la jeunesse, le président prétend, sans nul doute, s’appuyer sur cette catégorie de la population pour la mise en œuvre et la réussite de sa GOANA. Mais une telle initiative peut avoir des implications désastreuses pour deux raisons :

 

D’abord, en créant une discrimination, de plus, au sein d’une même population sénégalaise. Pour lui, « les paysans, c’est du passé et à leur place, il faut faire des jeunes des fermiers, des agriculteurs qui ont une formation. Désormais, des maîtrisards vont devenir des fermiers ». A la lecture de cette assertion, on peut se poser légitimement la question suivante : les paysans seraient-ils à l’origine de la crise alimentaire actuelle au Sénégal ? Une telle allégation fait fi de la loi d’orientation Agro-Sylvo-Pastorale adoptée par l’assemblée nationale sénégalaise en Mai 2004 qui faisait des paysans un des leviers du développement agricole par le renforcement de leur capacité. Dans la perspective de développement du secteur agricole, comme le stipule cette loi, les paysans s’étaient vus confier des missions de services publics, l’Etat leur apporte des soutiens financiers et techniques, et ils sont partie prenante de la définition et de la mise en œuvre dans les domaines de la maîtrise d’œuvre, de la gestion, des politiques agricoles, des négociations internationales, etc.. En disqualifiant les paysans, le président de la république prouve, par la même occasion, que les lois au Sénégal n’ont aucune valeur. En voulant, dans un deuxième moment, faire des maîtrisards des fermiers, c’est comme si le président était frappé d’une soudaine amnésie ou s’agit-il tout simplement un oubli volontaire ?

 

Le passé récent de l’histoire du Sénégal peut nous montrer les limites d’une telle initiative. En effet, sous l’ère du président Diouf, chacun se rappelle de la crise du pain au Sénégal. Et pour enrayer définitivement cette crise, l’ancien président avait appliqué la même idée que Wade aujourd’hui en finançant, à coup de milliard de francs CFA, des maîtrisards en sciences économiques pour  créer et gérer des boulangeries. Même si aujourd’hui une évaluation de cette politique n’a pas encore été faite, les premiers éléments de réponses dont on dispose nous montrent que cela a été un échec pour ceux, d’entre ces maîtrisards en sciences économiques, qui avaient pu recevoir ces fonds.  Une telle expérience devait dissuader le président Wade dans sa perspective car toute administration, quelque soit le régime politique en place, doit être caractérisée par la continuité. Et ignorer cet échec passé au point de vouloir s’entêter dans la même lancée, cela devient de l’inconséquence. 

 

Ensuite, l’agriculture occupe 60% de la population au Sénégal. Ce qui est en soi assez suffisant pour nourrir prés de 10.000.000 d’habitants. Est-ce qu’avec ce pourcentage, on a besoin d’augmenter le nombre d’agriculteurs tout en sachant que le Sénégal n’est pas seulement composé du secteur agricole. Il y’a le secteur secondaire et le secteur tertiaire. Donc, plus que de la main d’œuvre, c’est d’une politique agricole intelligente et adaptée que ce secteur a besoin.

 

Ces quelques incohérences pourraient-elles nous pousser, en définitive, à percevoir la GOANA comme une nuage de fumée qui dissiperait l’incapacité gouvernementale à nous proposer des voies de sortie de crise ?

 

Il est un fait : le seul moyen aujourd’hui pour ne pas sombrer dans cette crise profonde est d’accroître le rendement. Mais comment ?

 

En cette ère nouvelle de pénurie mondiale en céréale, Réné Dumont revient au goût du jour. Dans « l’Afrique noire est mal partie » (1962), il conseillait déjà aux africains de cultiver de quoi se nourrir et en son temps, nos gouvernants, parmi lesquels Senghor, le taxaient de néo-colonialiste. Aujourd’hui, 46 ans après, le Sénégal est toujours incapable de s’auto-suffire en aliments. Il en importe chaque année, 800.000 tonnes pour une production juste égale à 100.000 tonnes. Ce qui veut dire que le Sénégal est fortement dépendant, en riz, de l’extérieur. C’est-à-dire que le moindre changement de l’équilibre mondial actuel aura des répercussions sur le Sénégal. Or, l’évolution récente au niveau mondial (bouleversement du climat, effet de libéralisation, la mode bio-carburant, etc), a contribué à une rupture d’équilibre dont les émeutes de la faim ne sont que le début d’un long processus à venir.    

 

Avec la flambée du prix du pétrole atteignant son sommet à 120 dollars le baril, les pays qui en dépendaient fortement ont mis au point des stratégies palliatives. C’est la ruée vers l’or vert. Les Etats-Unis, l’Europe, le Brésil et le Canada, convertissent ainsi une part croissante de leurs récoltes en biocarburants. Par exemple, les Etats-Unis y injectent 20% de leur production de grain et visent les 136 milliards de litres de produits d’ici 2020, soit 138 millions de tonnes de maïs qui sera hors du marché alimentaire. Le Brésil produira lui, 20 millions de litres dés 2008. Cette course vers les biocarburants, pousse ces Etats à consacrer de vastes terres qui, naguère, étaient dévolus à la production de céréales aux biocarburants. Au final, la superficie consacrée aux cultures de céréales diminue et ces pays ne produisent plus pour exporter mais pour nourrir leurs populations. La conséquence de cette course effrénée vers la mode biocarburant est un emballement qui a accru la demande de produits alimentaires. Par un principe de causalité, les pays pauvres, comme le Sénégal, ne peuvent plus importer la quantité nécessaire dont ils ont besoin. Ce facteur provoque un dumping économique qui fait envoler les prix des denrées que le consommateur moyen sénégalais ressent fortement. C’est pour cette raison, qu’en moins d’un an, le coût des produits alimentaires a augmentée de plus de 50%pour le riz et de 80% pour les céréales. 

 

– La crise est-elle structurelle ou conjoncturelle ?

 

Entre le diptyque conduire ou se nourrir l’Etat sénégalais a bien opté pour le  premier…..

 

 

Le Sénégal qui est un pays en déficit alimentaire chronique n’a trouvé d’autres moyens, dans cette danse des pays riches interdite aux pauvres, que de se mettre à la mode biocarburant. Il fut ainsi, comme le gouvernement aime bien à le répéter, le premier pays africain du sud du Sahara, à produire du biocarburant. Or, le fondement de la mode biocarburant est de sacrifier des terres arables.

 

Au retour d’une visite officielle au Brésil, le président ne peut cacher son admiration pour le président Loula et surtout pour sa politique en agro carburant. Le 30 Novembre 2007, il inaugure, en grande pompe, la distillerie de la Compagnie Sucrière Sénégalaise (CSS) qui devra permettre de produire jusqu’à 10 millions de litres d’Ethanol par an pour promouvoir les biocarburants mais aussi produire de l’alcool de bouche, de parfumerie et pharmaceutique. Ainsi, l’Ethanol serait mélangé à de l’essence pour faire fonctionner les voitures au Sénégal afin de réduire la facture pétrolière de l’Etat qui absorbe 40% des recettes d’exportation du pays. Le Sénégal dépend 95% de source d’approvisionnement extérieur pour satisfaire sa consommation en énergie. Mais pour arriver à cet objectif, la CSS doit broyer au moins, chaque jour, jusqu’à 6.000 tonnes de cannes. Ce qui suppose d’étendre ses champs, mettre en culture des hectares supplémentaires. Or, sur les 12.000 ha de terres brutes que lui a concédées l’Etat, elle n’a aménagé, en 2006, que 8.650 ha. L’extension de ces champs destinés à l’Ethanol va se développer au détriment de la production du sucre et de la diversification agricole. Se dessine avec cette politique de production d’Ethanol, une intensification  du processus d’expropriation des paysans, aux alentours, de leurs terres moyennant indemnisation dans le meilleur des cas, au profit d’une extension de la culture de cannes destinée à la production d’Ethanol. La conséquence serait alors une décroissance de la production, à long terme, du riz qui est déjà très négligeable.   

 

Pour fabriquer ces biocarburants, le Sénégal parie donc sur des monocultures de sucres alors même que se profilent déjà des carburants de deuxième génération, au meilleur rendement énergétique, moins polluante et ne concurrençant pas les cultures alimentaires. N’aurait-elle pas été plus judicieux, pour l’Etat sénégalais, avant de se lancer à corps perdu dans cette aventure de subventionner davantage la recherche sur ces filières du futur ? Sinon avec l’objectif de favoriser l’extension de l’Ethanol, le Sénégal risque de se trouver avec un outil industriel rapidement obsolète.

 

 De l’analyse de la politique de l’Etat sénégalais, la crise qui résulte des émeutes de la faim est conjoncturelle. Ce qui est une aberration politique dans la mesure l’instabilité qu’elle provoque est structurelle. Donc, ce qu’il importe de faire c’est plus des réformes structurelles en encourageant la production et soutenir une constitution de stocks alimentaires.

 

Même si nous avons des terres, il faut savoir que « la terre n’est rien sans l’eau ». Ce qu’on constate aujourd’hui c’est que plus que la disponibilité de l’eau, c’est son accessibilité qui se pose au Sénégal. Comment faire pour que l’ensemble du pays soit bien arrosé. Avec le projet OMVS, sur les 375.000 ha de terres irrigables avec les barrages (Diama et Manantali), 240.000 ha se trouvent dans la partie sénégalaise. Mais à ce jour, l’objectif d’irrigation est loin des réalisations qui ne dépassent pas 70.000 ha. Une première explication est l’absence d’une réelle politique de l’eau au Sénégal. Les objectifs de production n’ont pas été atteints pour une raison principale : 80% des investissements dans le domaine agricole étaient concentrés dans une portion du territoire qui ne regroupe que 10% des producteurs sénégalais. Ce qui avait poussé la Banque mondiale  à réorienter les investissements consentis dans la vallée du fleuve Sénégal vers d’autres parties du pays. Mais la crise actuelle nécessite comme solution un accroissement du rendement qui, à l’heure actuelle, ne peut se faire en grande partie que dans cette région du fleuve. Loin de nous cristalliser sur des positions politiques et idéologiques qui nous pousseraient à des réactions épidermiques, pourquoi ne pas remettre au goût du jour le vieux rêve du président Diouf qui voulait faire de la vallée du fleuve, la Californie du Sénégal et cette région « amphibie » un « Eden vert » ?

 

Deux solutions peuvent être envisagées : d’abord repeupler cette région en la rendant très attractive aux yeux des paysans par une plus grande autonomie, l’insertion d’un principe de sélection et surtout l’indexation de leur rémunération, résultant de la vente de leur production, en fonction des résultats pour inciter à la participation. Ensuite, réduire les multiples intermédiaires entre le producteur et le consommateur de sorte à limiter les marges bénéficiaires exorbitants. Enfin, réfléchir sur comment parvenir à arroser certaines régions arides du pays, notamment le Ferlo, qui sont vidées de leurs populations. A ce niveau, les deux projets que sont les vallées fossiles et le canal du Cayor que les partenaires du développement avaient refusé de financer échaudés par les le bilan inquiétant de l’OMVS méritent une plus grande attention. Le premier, en remettant en eau de manière permanente 3.000 km d’anciens cours d’eaux (vallées du Ferlo, du Saloum, du Sine, du Baobolom, du Car Car et de la Sandougou), devaient permettre l’irrigation de 3.000 ha de terres. Quant au second en permettant d’assurer l’approvisionnement en eau potable de Dakar pendant au moins 40 ans, permettrait aussi d’irriguer environ 8.500 ha de terres entre Louga, Thies, Diourbel et Dakar.  L’argument avancé par le gouvernement actuel pour enterrer ces deux projets est qu’ils sont coûteux (entre 3.000 et 5.000 milliards de FCFA).  

 

Devant l’urgente nécessité de faire face à cette crise, devant l’incapacité de nous offrir des alternatives viables et crédibles, mêmes si les deux projets de Diouf sont forts onéreux, ils ont le mérite d’apporter une réponse à un problème complexe. Mais hélas, dans ces genres de querelles politiciennes, dont seul le peuple fera les frais, on peut vérifier encore une fois de plus que le temps politique n’est pas le temps tellurique. Et on comprend bien le refus de ce gouvernement actuel de lancer des actions à long terme dont il ne verra pas le résultat, il ne pourra pas l’inscrire dans son bilan puisqu’il l’initiera et qu’un autre camp le poursuivra. Or, une certaine conception de la politique nous montre qu’on ne peut pas renoncer à bien gouverner au motif que l’on ne peut s’attribuer le mérite d’un résultat à venir après soi.

 

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