LA VIOLENCE PÊUT- ELLE ETRE UN MOYEN DE PRESERVER LA PAIX ?

Dans l’imaginaire collectif le concept de paix est souvent associé à la non-violence, celui de violence à la guerre. Pourquoi l’articulation de deux notions pour le moins antinomiques ? L’articulation entre la paix et son opposée la violence est une des clés de nombreuses doctrines religieuses ou politiques, clé fondamentale bien que généralement non explicite. Ces doctrines nous permettent de savoir quel est l’état naturel ou originel de l’homme (paisible ou violent), et comment il passe de l’un à l’autre. Par exemple pour le passage de la guerre à la paix, le mythe de Léthé est souvent avancé. Dans la mythologie grecque, Léthé, fille d’Eris (la Discorde), est la personnification de l’Oubli. Après un grand nombre de siècles passés dans l’Hadés, les âmes des justes et celles des méchants qui avaient expié leurs fautes aspiraient à une vie nouvelle, et obtenaient la faveur de revenir sur terre habiter un corps et s’associer à sa destinée. Mais avant de sortir des demeures infernales, elles devaient perdre le souvenir de leur vie antérieure, et à cet effet boire les eaux du Léthé, qui provoquaient l’amnésie. Mais cette amnésie peut-elle être totale ? Nous pensons que non dans la mesure ces violences refoulées reviennent mais sous des formes plus barbares. C’est le cas de plusieurs conflits en Afrique (conflits entre hutu et tutsi au Rwanda, en Somalie, en RDC,). A chaque fois que la communauté internationale à travers l’ONU croit trouver un consensus entre les parties en guerre et arriver à une certaine accalmie, quelques années après les violences ressurgissent sous d’autres formes.

Pierre Hassener s’inscrit dans une même perspective avec son livre sur « la terreur et l’empire : la violence et la paix » (seuil, 2003). En partant du basculement du monde bipolaire dans l’ère de l’après-guerre froide, l’auteur prolonge la réflexion dans son second tome en donnant la mesure des mutations actuelles suivant un double éclairage.

Si, comme le note Miguel Benassayag et Angélique Dal Rey dans leur essai « éloge du conflit », le conflit est consubstantiel à notre condition d’être, devons alors dire que nous sommes violents par nature ? Lever une ambigüité semble nécessaire avant de poursuivre : le conflit serait-il synonyme de la violence ? Nous répondons par non dans la mesure où la violence est la solution ultime et que tout conflit ne génère pas forcément de la violence.

Des différends peuvent toujours surgir entre personnes, entre Etats dans la mesure où ne vivons pas dans un monde unidimensionnel. Seulement, le règlement de ces différents se fait de plusieurs manières comme par la discussion, la négociation. Donc, ce qui menace la paix ce n’est point les conflits en tant que tels mais l’utilisation de la violence comme mode résolution des conflits. Ainsi, si nous parlons d’utilisation de la violence, nous la percevons comme outil pour sous-entendre qu’elle n’est ni un trait de personnalité, ni une émotion comme pourraient le laisser penser certains. Nous percevons la violence comme un outil, de derniers recours parmi les multiples outils dont disposent les humains pour se protéger contre les agressions et la mort. Ainsi perçue, sa place devrait alors être dans le coffre-fort de notre être. La violence serait donc évitable mais elle ne l’est pas depuis 1945, le monde a connu peu de jours de paix. Selon les Nations Unies la paix est une construction et qui se préserve par l’action de tous les jours. De ce fait elle est instable et peut à tout moment être remise en cause. Ainsi, la maintenir doit aller au-delà du simple dépôt des armes. Elle est en grande partie liée à la pauvreté, aux injustices. Cependant, la violence peut être alimentée par des groupes qui y ont intérêt afin de garder le pouvoir ou faire des affaires.

A la suite d’une proposition faite par l’UNESCO, l’Assemblée générale des Nations Unies a défini en 1998 (résolution A/52/13) la culture de la paix comme un ensemble de valeurs, d’attitudes et de comportements qui rejettent la violence et inclinent à prévenir les conflits en s’attaquant à leurs causes profondes et à résoudre les problèmes par la voie du dialogue et de la négociation entre les personnes, les groupes et les nations. La Déclaration et le Programme d’action des Nations Unies sur une culture de la paix (résolution A/53/243) appelle chacun – gouvernements, société civile, médias, parents, enseignants, politiques, scientifiques, artistes, ONG et tout le système des Nations Unies – à assumer ses responsabilités en la matière.

Enfin, la religion semble aussi véhiculer les passions les plus guerrières et les actions les plus pacificatrices. Elle peut servir de vase communicant de violence et de paix. René Girard, anthropologue français, a proposé une théorie générale sur l’origine du social à partir de l’étude de la place et de la fonction du sacrifice dans les sociétés dites primitives. Il a ainsi contribué à dévoiler des rouages de la violence au sein même du comportement humain et de la constitution du lien social. Selon lui, quand la religion pousse à la violence et à l’affrontement, elle cache souvent d’autres causes de conflit ; et quand elle aide au processus de paix, elle sert plutôt à révéler et à dire ce que dans la logique guerrière ne peut pas être dit. Quand elle est revendiquée comme cause de violence elle intègre et homogénéise toutes les différences identitaires sous l’identité confessionnelle. Quand elle devient instrument de paix, quand elle rend possible le pardon et la réconciliation, elle désintègre pour unir autrement. La religion ‘contient’ donc la violence dans les deux sens du terme contenir : elle la recèle et lui fait barrage ; elle la porte et l’arrête ; elle l’enflamme et l’endigue. Le sacrifice constitue en lui même un acte violent et de ce fait recèle la violence, et en même temps il apaise les violences intestines et empêche les conflits d’éclater. Girard explique ainsi à travers le sacrifice, la constitution et la stabilité des sociétés primitives. Mais à travers cette théorie du sacrifice, il dévoile la logique du sacré. La violence et le sacré apparaissent comme inséparables. Le sacré dans le religieux primitif apparaît comme une ‘combinaison étrange de violence et de non-violence’. Il domestique la violence, la règle, l’ordonne, la canalise, afin de l’utiliser contre toute forme de violence proprement intolérable. Le sacré permet ainsi de passer d’une violence pernicieuse à une violence bénéfique.

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