L’eau peut-elle être un enjeu électoraliste ?

L’évocation du contexte politique sénégalais, surtout préélectoral, peut sembler incongru, quand on veut saisir l’opération de traduction pour un bien public comme l’eau. Mais l’analyse de la formation de l’Etat au Sénégal peut être un facteur explicatif important dans la compréhension de cette opération.

L’Etat au Sénégal s’est formé sur le modèle institutionnel de l’Etat métropolitain. Son mouvement a emprunté le concept et la structuration  de l’Etat à l’idéologie européenne du XIXe siècle. Mais, à la différence de l’Etat métropolitain, L’Etat sénégalais s’est bâti sur le  schéma traditionnel d’organisation du pouvoir et les relations que cela induit entre gouvernants et gouvernés. Dans le schéma traditionnel, il n’y avait pas de séparation entre le spirituel et le temporel. Ce qui faisait que la personne de l’empereur ou du roi était sacrée. Les gouvernés s’adressaient, par conséquent, à ce pouvoir comme un pouvoir temporel et spirituel à la fois et son détenteur était investi d’un profond respect puisqu’il n’était point contestable. C’est ce qui fera dire Gerti Hesseling que : « les africains voyaient dans l’exercice du pouvoir au niveau national une sorte d’héritage de l’autorité religieuse et tribale précoloniale ». Cette organisation traditionnelle du pouvoir, transparaît encore aujourd’hui, dans l’Etat moderne sénégalais. Ce qui fait que le dépositaire du pouvoir est toujours perçu comme un privilégié. Et c’est là où les aspects clientéliste et de patronage se développent. Les hommes politiques recueillent des voix et des renseignements, et ils se savent assurés d’un certain calme dans leur circonscription ; les clients désirent des crédits, des infrastructures, des emplois et demandent que l’on intercède en leur faveur. Par la forte personnalisation du pouvoir, les clients se regroupent autour de leur patron dont ils attendent aide et assistance en échange de leur suffrage. Cette relation d’échange entre patron et clients passe par des intermédiaires (responsables politiques locaux, hommes religieux, etc) qu’on nomme des « courtiers politiques ».

La bipolarisation de la vie politique sénégalaise entre les partis Socialiste (PS) et Démocratique Sénégalais (PDS) se répercute au niveau de l’espace villageois par la coexistence de comités de soutiens. La compréhension des vrais enjeux qui sous-tendent la gestion de l’eau dans les deux villages ne peut se faire que replacée dans le contexte politique national sénégalais en 2000. Cette prise en compte dans l’analyse du contexte historique qui a favorisé leur conception, mise en œuvre est réalisation et déterminante pour comprendre tous les enjeux qui lui sont liés.

Comme à chaque période préélectorale, les populations sont courtisées. Dans une zone où le pouvoir en place semblait être en ballottage défavorable, il importait de mener des actions concrètes afin d’espérer inverser définitivement la tendance. La priorité des populations bien cernée, pour arriver à un tel objectif politique, la réponse la plus indiquée était de traduire, dans un délai court, les promesses en actes. Dans un milieu villageois où une importance est accordée aux actes posés, connus et vus de toute la communauté, des infrastructures hydrauliques semblaient être les mieux indiquées eu égard à leur dimension symbolique mais aussi au caractère vital de l’eau. Avec un point d’eau, les politiques sont conscients que les populations ne diront pas que l’Etat n’a rien fait pour elles puisque c’est visible. De telles réalisations donnent plus de crédits politiques aux personnalités à la base de l’implantation des points d’eau dans le village d’autant plus que généralement en milieu rural, l’arrivée d’une AEP dans un village est corrélée au nom du politique à la base.

Chaque tendance politique, par la réalisation d’infrastructures au niveau communautaire, visait à asseoir beaucoup plus sa légitimité et ainsi orienter le vote des populations vers son appartenance politique. Par leurs capacités de mobilisation des masses villageoises, ces responsables politiques détiennent du pouvoir sur leur famille politique. Mais ils sont conscients qu’ils ne pourraient s’assurer du vote massif de ces populations que s’ils parviennent à réaliser en partie ou en totalité les besoins existentiels de ces masses. Parmi ces besoins, le plus primordial est la fourniture en eau potable de ces populations. Ainsi, une relation de réciprocité, un système d’obligation réciproque, de don intéressé, mutuellement bénéfique, s’instaure entre les responsables politiques (le patron) et les populations (clients) comme le souligne Jean-François Medard : « d’un côté, le patron offrira…des secours économiques ou une aide, de l’autre le client rendra, une aide politique au moment des élections. Seulement, cette relation de réciprocité est plus complexe qu’il n’y paraît en se sens qu’elle est basée sur une relation trinitaire à causalité circulaire : obligation de donner, celle de recevoir et enfin, celle de re-donner. Les populations, conscientes du réservoir de voix que peut constituer leur vote en faveur de telle ou telle tendance politique, le proposent non sans contrepartie. Celle-ci est en général la satisfaction de leurs besoins matériels.


Mamadou Diouf : « Le clientélisme, la « technocratie » et après ? » In Mamadiouf, Momar-Coumba Diop : « trajectoires d’un Etat »

Gerti Hesseling : « Histoire politique du Sénégal ». Editions Karthala, Paris, 1985, p.369

Christian Coulon : « les marabouts de l’arachides »

C’est dans ce cadre qu’il faut inscrire la mise sur pied de plusieurs groupe de soutiens comme celui de Groupe Dagana 2000 : pour la réélection de Abdou Diouf.

Jean-François Médard : « le rapport de clientèle : du phénomène social à l’analyse politique ». In Revue Française de science politique, Année 1979, Volume 26, N°1, p.107, pp.103-131

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