RISQUES LIES A LA COMPLEXITE DE LA GESTION DE L’EAU

Le secteur de l’hydraulique rurale, malgré le processus de décentralisation au Sénégal, ne fait pas encore parti des compétences transférées. De ce fait, les différentes structures étatiques (DHY et DEM), même s’il existe des services déconcentrés (BPF, DRH, etc.) continuent d’assurer tout le processus de mise en œuvre et réalisation des infrastructures hydrauliques dans les villages.

L’imbrication de leurs objectifs devait les inciter à une plus grande coordination de leurs actions. Mais la rigidité bureaucratique peut aussi, dés fois, les pousser à s’ignorer mutuellement et, par une causalité, compromettre l’objectif recherché. Les responsables politiques locaux exercent une pression sur l’autorité politique à travers les organes du pouvoir (commissions parlementaires, ministres, cabinets ministériels, hauts fonctionnaires de l’administration, etc.). Pour la plupart, ces pressions se manifestent par l’abus de leurs relations à la plus haute sphère de décision de l’Etat, de leur entrée facile au niveau du ministre de l’hydraulique qui est soit leur «camarade » de parti, soit leur collègue, etc. pour imposer la prise en compte de ces villages dans le système de programmation du ministère de l’hydraulique. L’ensemble de ces accords tacites entre responsables politiques et populations, transformés en promesses électorales, va constituer un système de programmation à côté de celle officielle.

En pratique, si par exemple l’Etat, par l’intermédiaire du ministère de l’hydraulique, avait programmé la réalisation d’ouvrages hydrauliques dans ces villages, dans une perspective temporelle assez longue, l’action des responsables politiques pourrait consister à faire en sorte que ces réalisations soient inscrites dans l’urgence. Ces responsables politiques exercent une pression sur l’autorité politique qui, à son tour, exerce une pression sur ses propres agents pour la réalisation, dans un délai court, des innovations techniques et le plus souvent avant les échéances électorales. De telles pressions exercées sur les agents et techniciens de la DHY et de la DEM font que ces derniers sont obligés d’éluder plusieurs phases, plusieurs missions de terrain, indispensables avant l’implantation des réalisations dans les villages.

Confrontés à des exigences assez contradictoires, ces agents et techniciens ne sont pas non plus dépourvus de toute stratégie non sans risques. Pour satisfaire l’exigence de l’autorité politique dont ils dépendent d’une part, et ne disposant pas assez de temps matériel pour mener à bien toutes les phases du projet d’autre part, leur stratégie consiste à réaliser ces infrastructures dans l’approximation, tout en se disant qu’une fois les échéances électorales terminées, ils reviendront sur les infrastructures pour les mettre aux normes. Face aux pressions multiples, conjuguées à une forme d’allégeance des agents et techniciens de l’hydraulique au Parti-Etat, les deux programmes d’action dans les villages ont été réalisés dans la précipitation. Ce qui peut avoir comme conséquence le non-respect de toutes les missions de terrain. Au plan de la gestion participative, le système de gestion rationnelle introduite, avec ses contraintes, à défaut de pouvoir se greffer à la situation locale villageoise, va se superposer à celle-ci, créant une superposition de deux systèmes de valeurs. En se défaisant partiellement de la gestion, l’Etat a laissé des espaces dans le mode d’organisation et de fonctionnement du service de l’eau. De nouveaux acteurs locaux villageois ou politiques vont profiter de ces espaces laissés en déshérence par l’Etat pour s’imposer comme des acteurs incontournables dans la gestion quotidienne du service de l’eau.

En servant de courroie de transmission entre les pouvoirs publics et les populations lors de la phase de mise en œuvre des programmes d’action, certains responsables politiques locaux et acteurs villageois ont su accroître leur pouvoir et légitimer leur position en cultivant une politique du secret. Celle-ci a pour but de contribuer à la maximisation de leur pouvoir afin de préserver des zones d’incertitudes et de se rendre indispensables comme le souligne Michel Crozier : « Aussi longtemps qu’un peu d’incertitude subsiste dans l’exercice de sa tâche, le plus humble des subordonnées gardera la possibilité d’user d’un certain pouvoir discrétionnaire ». La logique de médiation développée par les responsables politiques locaux s’appuie sur leur pouvoir d’intervention qui entraîne alors une plus forte reconnaissance locale. Ce qui conforte leur légitimité. Le pouvoir d’intervention serait alors un puissant levier de légitimation qui s’appuie généralement sur leur réseau relationnel au niveau du système politico administratif national. Face à un pouvoir centralisé en déshérence, un Etat déliquescent caractérisé par un système administratif poreux, incapable de se donner les moyens de sa politique, un fossé se crée entre l’Etat et ses citoyens. Les responsables politiques locaux tirent alors habilement profit de cette situation en servant d’interface entre le central et le local. Leur stratégie va alors s’appuyer sur un jeu subtil, à la fois sur un appareil administratif formel et sur des exceptions informelles, fréquentes et quasi-légitimes. Mais leur pratique d’intervention ne sera pas sans implication : une dette politique et une base de confiance réciproque .

La logique d’assistance se concrétise par les aides publiques ou politiques. L’implantation des AEP dans ces deux villages ne relève pas, en réalité même si elle s’en réclame, du système de programmation officiel de l’Etat. Ces villages ont pu bénéficier de ces réalisations notamment grâce à un concours de circonstances : la volonté du Parti au pouvoir de reconquérir cette région du nord du Sénégal. Cette volonté politique et insidieuse a trouvé sa justification sociale aux démarches longtemps entreprises, sans succès, par les acteurs locaux pour bénéficier d’un accès à l’eau potable. Si l’objectif apparent pour l’autorité politique c’était de répondre aux doléances anciennes des populations, il n’en demeure pas moins que la raison principale à l’origine de ces réalisations est politique. De ce fait, la demande sociale ne serait qu’un apparat, un voile pudique de falsification des raisons profondes à l’origine de l’arrivée des réalisations dans ces deux villages. Les acteurs sociaux locaux sont conscients de cet état de fait. C’est pourquoi ils s’inscrivent résolument dans une logique d’assistance qui se révèle dans les moments de rupture du service de l’eau dans ces villages. A chaque panne des infrastructures hydraulique, les comités de gestion activent le levier politique pour trouver les moyens financiers nécessaires pour réparer les pannes.

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