L’échec de l’articulation des échelles de gouvernance de l’eau

Au Nord du Sénégal, les populations des villages de Mbane et Gaé s’approvisionnaient, pour tous leurs besoins, aux eaux du fleuve et du lac de Guiers. À partir des années 1980, le gouvernement sénégalais change de politique en matière d’hydraulique avec la mise en œuvre de vastes programmes tendant à la maîtrise de l’eau à des fins agricoles et industrielles. Les barrages anti-sel de Diama et hydro-électrique de Manantali vont être construits sur le fleuve Sénégal. Cette politique de barrages favorise une plus grande disponibilité de la ressource et permet la réalisation d’importants programmes d’aménagement ou de réaménagement de périmètres irrigués pour la riziculture. Les activités économiques autour du lac vont se densifier et polariser des usages multiples comme l’agro-industrie, l’approvisionnement en eau potable rural et urbain, l’agriculture vivrière, l’élevage, la pêche, le développement rural et de plus en plus l’éco-tourisme. La conséquence, née de cette compétition entre usages, est l’augmentation des risques et une dégradation de la qualité de l’eau dues aux multiples formes de pollution.

En effet, en modifiant le cycle naturel du fleuve, l’adoucissement du plan d’eau crée les facteurs anthropiques permettant l’existence et la pérennisation de certaines endémies liées au milieu hydrique. C’est le cas notamment des bilharzioses dans leurs formes intestinales ou urinaires. Ces modifications ont favorisé la multiplication des mollusques, hôtes intermédiaires de la bilharziose intestinale. Entre 1993 et 1995, une recrudescence des maladies hydriques comme les bilharzioses et parasitoses intestinales a été notée dans cette zone. Rien qu’en 1999, on pouvait noter un taux de prévalence de ces maladies liées à l’eau qui atteignait 85%, posant, du coup, un véritable problème de santé publique

Face aux épidémies de maladies liées à la consommation des eaux devenues insalubres du Lac et du Fleuve, les populations locales n’ont cessé d’alerter les hommes politiques, bailleurs, chefs religieux, groupes de pression pour réclamer leur droit d’accès à l’eau. Dans le cadre de sa loi de finance rectificative de 1999, l’Etat sénégalais a financé la réalisation de deux infrastructures hydrauliques pour permettre à ces populations d’avoir un accès à une eau salubre. Les contraintes hydro-géologiques font que les eaux souterraines ne pouvaient pas être utilisées pour approvisionner les populations. L’Etat a alors été obligé d’innover en installant des Unité De Potabilisation (UDP) de l’eau de surface et un système de gestion communautaire déléguée. Le paiement de l’eau était censé assurer la pérennité du service en recouvrant les coûts de fonctionnement, de maintenance et de renouvellement partiel des installations avec comme effet, à long terme, d’internaliser les externalités négatives de l’eau, de ces sources (Fleuve et Lac de Guiers) devenues polluées, sur la santé et l’éducation. Mais suffit-il d’implanter des Adductions d’Eau Potable pour que les populations qui doivent y avoir accès se comportent comme prévu ? La disponibilité physique des infrastructures hydrauliques suffit-elle pour considérer l’accès à l’eau comme acquis ? En partant de ces questions de recherche, j’ai essayé de montrer, au delà des conceptions purement techno-économiques, la complexité inhérente à toute fourniture d’eau à ceux qui en manquent.

Aujourd’hui, il existe un certain consensus pour dire que si rien ne change, presque tous les pays du monde connaîtront, en moins d’une génération, des problèmes graves de gestion de l’eau. Dans la recherche de solutions efficaces, la déclaration du Millénaire[1] fut adoptée en 2000. Le secteur de l’eau fut abordé dans les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) avec comme cible de réduire de moitié, en 2015, le pourcentage de la population qui n’a pas accès de façon durable à une eau potable salubre. L’indicateur retenu pour vérifier cette cible est la proportion des personnes vivant sans accès à l’eau potable[2]. Face à ces enjeux et défis posés par l’accès à l’eau pour tous au niveau mondial, le développement de savoir-faire et de technologies à même d’apporter des réponses satisfaisantes à une croissance de la demande d’eau sont privilégiés. C’est au nom d’une idée de réduction de la pauvreté, fondée sur une logique essentiellement techno-économique, que l’offre technique était présentée par les prescripteurs (bailleurs, financeurs, institutions d’aides, etc.) comme seul moyen pour favoriser l’accès à l’eau au plus grand nombre, par conséquent, atteindre les OMD.

Contrairement à cette conception largement véhiculée et qui prône la multiplication des infrastructures hydrauliques pour favoriser l’accès à l’eau au plus grand nombre, j’ai avancé comme hypothèse générale que les seuls « savoir-faire » ne suffisent pas à appréhender toute la réalité au risque d’oublier toute une série de déterminations, de dimensions qui échappent à cette perception du progrès. En effet, ma thèse montre qu’il ne suffit pas d’implanter des installations d’eau potable pour que les populations qui devraient y avoir accès se comportent comme prévu. Toutes sortes de pressions politiques, religieuses, sociales et culturelles viennent entraver l’accessibilité à l’eau potable, tandis que les réseaux sociaux se complexifient et croisent différentes stratégies propres aux acteurs sociaux. Ces jeux, que perçoivent très peu les gestionnaires de l’eau, mettent à mal les efforts des acteurs du développement.

L’intérêt de ce travail est de montrer, à ceux qui visent les Objectifs du Millénaire pour le Développement, les agences d’aides, que les solutions simplistes ne sont pas de mise et que toute action proposée doit être nécessairement précédée d’une double prise en compte : celle des situations réelles des bénéficiaires et la relation entre ces situations et les actions qui leur sont proposées.  Si le bien fondé de l’action (lutter contre les maladies hydriques en dotant aux population l’accès à une eau de qualité) ne se discute pas, par contre, il n’existe pas une correspondance, une conformité entre l’action proposée et les orientations institutionnelles générales qui guident le secteur. Ce qui nous conduit à proposer un renouvellement d’approche où tous les acteurs (bailleurs, « professionnels de l’humanitaire », ONG, acteurs institutionnels, services déconcentrés, acteurs villageois, etc..) seront inclus dans l’analyse en plus d’une adéquation entre les objectifs explicites à l’origine de l’action et les problèmes que cette action est censée résoudre. Pendant longtemps, beaucoup de rapports d’évaluations d’organismes d’aides au développement ont imputé la responsabilité des échecs des projets en eau aux populations bénéficiaires. Du coup, ces travaux se cantonnaient sur l’efficacité et la viabilité du mode gestion en commun ou collectif, sur l’aptitude des villageois à gérer, dans la durée, les infrastructures hydrauliques mises à leur disposition. Par ce travail, je suis arrivé à montrer que ces sociétés villageoises, réceptrices des infrastructures, loin d’être des ordres constants, sont plutôt des agencements sociaux. Ce qui implique d’inscrire leurs pratiques dans la dynamique et en constante interaction avec l’ensemble des catégories d’acteurs impliquées dans le processus mais aussi avec le contexte englobant. En ce sens, l’action proposée, pour être efficace et efficiente, doit être perçue par tous les acteurs engagés comme foncièrement déstabilisatrice et conflictuelle dans la mesure où elle remet en cause des rôles, des statuts, des intérêts, etc.


[1] Organisation des Nations Unies : « Plan de campagne pour la mise en œuvre de la Déclaration du Millénaire ». Rapport du Secrétaire Général, 56éme session, Assemblée Générale des Nations Unies A/56/326, sept. 2001, 65p.

La déclaration Internationale du Millénaire est issue d’une série de conférences tenues dans les années 90. De ces conférences, un certain nombre d’objectifs ont été retenus pour le nouveau millénaire. Ces objectifs sont plus connus sous le nom d’Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD).

[2] PNUD : « Rapport mondial sur le développement humain 2003. Les objectifs du Millénaire pour le développement : Un pacte entre les pays pour vaincre la pauvreté humaine ». PNUD, Economica, 2003, 367p.

Une Réponse

  1. Néanmoins tu vois je reste fidéle à tes articles.

    Comme d’habitude pertinent et trés formateur.

    A bientôt.

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