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Pourquoi une recherche sur le thème de l’eau ?

En se référant aux mythologies, à la cosmogonie et à la symbolique sur l’eau, nous nous apercevons que le thème de l’eau est relativement ancien. Mais depuis quelques décennies, notamment après les conférences internationales sur l’eau à Dublin, en Janvier 1992 et sur le développement durable à Johannesburg en 2002, nous notons un surinvestissement intellectuel du thème avec un questionnement central : va-t-on vers une pénurie de la ressource ?

Déjà, en 1974, lors de l’élection présidentielle française, l’agronome René DUMONT, candidat des Verts, se présentait devant les caméras de Télévision un verre d’eau à la main. Son geste fut l’objet de rires sarcastiques voire des plus sardoniques. Au-delà de l’interprétation politique, ce geste rappelait le danger qui pouvait peser sur l’eau. D’où l’urgence à la fois d’une sauvegarde et d’une responsabilisation plus collective des ressources naturelles.

Eté 2005, l’Ile de Belle-Ile-en-Mer avait attiré l’attention lorsqu’un bateau-citerne était venu livrer de l’eau douce (100.000m3) aux habitants. L’événement avait choqué et valu à l’île la visite de la ministre de l’Ecologie et du Développement Durable. La presse y avait largement fait écho car on avait peine à croire que là, en France, tout d’un coup, tout ce que l’on disait sur les menaces de pénurie d’eau se vérifiait : l’eau manquait au point que l’on doive la livrer par bateau, comme si nous étions dans un désert. Des consignes sévères furent imposées avec amendes à la clé en cas de resquille : interdiction d’arroser les jardins, de laver sa voiture, préférer la douche au bain, etc. Ce qui explique toute l’actualité de l’eau et les multiples formes de politiques qu’elle cristallise comme par exemple le passage à une politique de régulation de la demande au profit d’une stratégie longtemps tournée vers « l’offre d’eau », etc.

Pourquoi et comment articuler la sociologie et l’eau ?

L’eau est devenue un sujet de préoccupation majeure qui, au point de vue de ses impacts, transcende le local et le cadre des espaces nationaux pour s’ériger en un problème planétaire. Après la seconde guerre mondiale, l’idée de progrès était devenue le maître mot dans la plupart des nations. L’irrigation productiviste contribuait à donner sens à cette idée. L’eau devenait ainsi une affaire d’ingénieurs. Au courant des années soixante dix, le thème de l’environnement, comme un grand Tout, fait son apparition. Avec lui, l’écologie se trouve popularisée. L’eau échappa à la seule maîtrise des ingénieurs pour devenir l’objet d’étude et parfois d’actions des gestionnaires, administratifs le plus souvent, économistes et rarement de sociologues. Seulement, l’offre technique comme seul moyen pour favoriser l’accès à l‘eau au plus grand nombre a montré ses limites. Et on se rend compte aujourd’hui que les seuls « savoir-faire » techniques ne suffisent pas à appréhender toute la réalité dans la mesure où, selon le théorème de la variété requise de William Ross Ashby, « les moyens mis en œuvre doivent avoir un niveau de complexité au moins équivalent au niveau de complexité des résultats ». Aujourd’hui, la problématique de l’eau ou son accès se pose de façon originale : aux considérations technico-économiques (mise en place d’infrastructures, tarification, etc.), s’ajoutent des enjeux de nature socio-politique. Ce qui impose un enrichissement des analyses. Notre  objectif est de contribuer à combler ce déficit souligné en apportant un regard de la sociologie aux questions actuelles liées à la gestion de l’eau. Pour ce faire nous allons moins privilégier la dimension physique de la ressource que le « jeu infini des inter-rétroactions» se déroulant autour de sa gestion ou des infrastructures qui lui sont liées.

Nous pensons que quatre moments peuvent scandés cette « sociologie de l’eau » que nous prônons :

L’Etat, dans sa mission de service public, a en charge la fourniture en eau potable des populations. Cette mission, en milieu rural, se réalise par l’implantation de réalisations liées à l’eau. Ces dernières sont mises en œuvre, exécutées par des services de l’Etat. En dehors de ces acteurs étatiques, il y’a les responsables politiques locaux. En tant que relais de l’autorité, ils servent d’interface entre l’Etat et les acteurs villageois. Au niveau local, les communautés rurales, en tant que représentants légitimes de l’Etat, constituent une unité d’action. Ils assurent la régulation et veillent à l’application des normes officielles de gestion du service de l’eau. Les comités de gestion, élus par l’ensemble des usagers, sont chargés de la gestion pratique de l’eau et veiller à l’inscription de son service dans le long terme.  Il y’a enfin les usagers de l’eau qui aspirent à un accès en qualité et en quantité quand ils en auront besoin.

Les divers acteurs sociaux intervenant autour de la gestion du service de l’eau sont structurés par de multiples logiques d’action : une logique d’intégration, une logique de médiation, une logique de stratégie, une logique d’assistance, une logique de subjectivation. Ces logiques multiples qui se déploient autour du service de l’eau, en fonction des situations d’action, s’intègrent, coexistent, se juxtaposent ou entrent en conflits.

Dans cette configuration de la gestion durable de l’eau, diverses normes de légitimité peuvent être notées. Ces types de légitimation de l’action fondent le pouvoir et la domination qu’exerce telle catégorie d’acteurs sur telle autre. Les sources de légitimation sont plurielles. Elles peuvent relever de la tradition comme la domination qu’exerce le chef de village sur ses administrés ou sujets ; bureaucratiques comme le pouvoir de domination du bureau du comité de gestion ; clientélistes comme le pouvoir des responsables politiques locaux sur les populations villageoises ou bien l’allégeance des agents et techniciens de l’Etat au Parti-Etat, etc. Ces sources ne sont pas l’apanage d’une seule catégorie d’acteurs engagée dans la dynamique de gestion durable de l’eau mais elles changent en fonction des situations d’action et des acteurs engagés. Ces types de légitimation peuvent, par ailleurs, se mouvoir au sein d’une seule catégorie. Ce qui pose le problème de l’articulation de ces plusieurs formes de légitimité.

Chaque catégorie d’acteurs n’est pas totalement dépourvue de marges de manœuvres, aussi petites fussent-elles. De ce fait, elle peut faire une utilisation stratégique des jeux de règles. La notion de « logiques stratégiques » sert alors à caractériser ces « arts » des différents acteurs autour du service de l’eau. Il s’agira alors d’analyser ces « stratégies » à plusieurs niveaux : celui des acteurs étatiques ou institutionnels (agents de l’hydraulique, collectivités locales), des responsables politiques locaux, des usagers, celui des fontainiers, des membres du bureau, du comité de gestion. Ces stratégies, par la multiplicité d’objectifs spécifiques qu’elles poursuivent, peuvent freiner la réalisation de cet objectif structurant qui est la continuité du service de l’eau, par conséquent font peser un risque de rupture de l’inscription de la gestion de l’eau dans le long terme.

La difficulté de la sociologie de l’eau consistera, au-delà de la prise en compte, dans l’analyse, de la complexité des situations de gestion, à saisir toute la complexité qui caractérise chaque acteur. L’acteur de l’eau est atypique dans la mesure où il est à la fois unique et pluriel. Il combine trois fonctions qui sont indissociables selon Michel BASSAND et Dominique JOYE : celle d’Habitant, celle d’Usager et celle de Citoyen. L’acteur de l’eau, en tant qu’Habitant « se définit par un processus d’appropriation de son espace » ; comme Usager des services notamment celui d’accès à l’eau. Et comme Citoyen, il fait valoir son droit de participer aux décisions. Ce qui pose le pluralisme qui caractérise chaque acteur. Cette pluralité, ajoutera Monique LEONARD, « induit que l’acteur va avoir une perception et une appréciation différente de l’eau en tant que problème à gérer, puisque même si ces trois faces de l’acteur nous semblent équivalentes, selon les circonstances ou les luttes, ce sera plutôt l’une ou l’autre qui s’imposera ».

La pluralité de chaque acteur dans le domaine de l’eau peut sous-tendre des conflits qui ne concernent plus les différentes interactions entre catégories d’acteurs mais liés à la nature intrinsèque même de cet acteur tricéphale. L’acteur de l’eau est de ce fait déchiré par des conflits. En effet, face à chaque situation, l’acteur tricéphale (HUC) est obligé, selon le contexte ou registre d’action de faire prévaloir une logique ou une autre parmi ses multiples facettes. Or, s’il n’y a pas un minimum de « compromis », ou encore l’existence d’un « principe supérieur commun », selon l’expression de Luc BOLTANSKI et Laurent THEVENOT, qui scelle l’accord entre les différents acteurs et permet aux différentes facettes d’exister, aucune « convention » ou compromis garant d’une coopération nécessaire pour une gestion durable, ne peut être trouvée. La seule alternative reste alors le conflit dira Monique LEONARD : « il y a également une diversité de conflits liés à cet acteur tricéphale, l’Habitant Usager Citoyen, celui-ci se positionnant alors selon ces trois facettes. Chaque discours renvoie à une conception de la société, et est produit par l’interrelation entre les « soi multiples » et les cadres primaires. Lorsque l’une des fonctions prime sur les deux autres, les positions sur la gestion de l’eau renvoient pour chaque individu à leur vision du bien commun dans la cité, celui-ci étant source de citoyenneté».

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